Ce que l’IA a et aura à nous apprendre sur l’impro


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Geeks, improvisateurices anglophones et curieux⸱ses, je vous conseille chaudement de vous amuser un peu avec https://play.aidungeon.io/. C’est un moteur d’intelligence artificielle basé sur le protocole OpenAI sorti en 2019 et qui simule le maître du jeu d’une partie de jeu de rôle, mais il s’agit aussi de facto de la première IA grand public que je connaisse qui improvise une histoire en réagissant à ce que dit ou fait une vraie personne ! 

Voici une illustration d’une partie (un peu farfelue) d’AIDungeon mise en ligne par l’influenceur geek boomer Joueur du Grenier. Ca vous donne une idée de la chose (le moteur d’intelligence artificielle a depuis été pas mal mis à jour) :

En faisant joujou avec cette application, certains réflexes de joueur/formateur d’impro se sont réveillés: le fonctionnement de cette IA permet de tirer trois observations (tout à fait subjectives) que je vous livre dans ce petit article :

L’IA fait systématiquement du “oui et”

En dehors de sa capacité à déchiffrer et interpréter tout ce que peut écrire un être humain, ce qui “épate” avec ce système c’est sa capacité à immédiatement intégrer la proposition du joueur à l’histoire: par exemple, si on mentionne dans une conversation le nom d’une personne que l’on vient juste d’inventer, l’IA lui donne une place dans l’intrigue, lui invente un background, des connexions avec les autres personnages… 

Comme en impro classique, le plaisir de l’expérience vient en grande partie de l’intégration immédiate à l’histoire des éléments externes et non anticipables apportés par un.e joueur.se.

Une bonne IA sait “tirer le fil”

En activant la version premium (essai gratuit d’une semaine) on a accès à une “meilleure” version de l’IA, théoriquement bien plus performante. La principale différence visible entre l’IA de base et l’IA améliorée réside dans la cohérence du récit: dans la version gratuite, l’IA incorpore tout mais sa mémoire est assez courte et elle a tendance à partir dans plein de directions, oublier des personnages, des événements passés… 

Dans sa version premium, l’IA a plutôt tendance à mieux tenir le fil narratif principal. Comme en impro classique, le “oui et” réussi ne consiste pas en l’accumulation et dispersion d’actions ou d’éléments, mais en l’incorporation des différents éléments narratifs au service d’un même “fil” que l’on tire jusqu’au bout (qu’on l’appelle game, deal, thème, enjeu ou autre), avec une attention portée à la réincorporation tout au cours de l’histoire d’éléments introduits précédemment.

L’IA et le “partage des pouvoirs”

Le joueur est coresponsable avec l’IA de la qualité finale de l’histoire. Une grande partie du plaisir tiré de AIDungeon est d’écrire des choses farfelues et de voir ce que cela donne. 

Mais plus on introduit de choses invraisemblables ou incohérentes, et plus l’histoire devient décousue et bancale (cf. la vidéo supra). On finit vite par rechercher le parfait équilibre entre excentricité et cohérence, pour obtenir l’histoire la plus mémorable possible. 

On retrouve ici en pratique le principe de cercle des attentes : pour que la scène soit réussie le conseil serait “don’t be original” comme dirait l’ami Keith Johnstone.


L’IA, possible partenaire d’impro?

Alors, une Intelligence artificielle pourrait elle constituer un partenaire de scène intéressant pour des improvisateurices ? Pourquoi pas ! D’ailleurs l’expérience a déjà été tentée par un improvisateur et chercheur français, Piotr Mirowski, même si elle présente quelques limites (l’IA n’exprime pas d’émotions, et tient un discours qui a du mal à conserver une cohérence sur la durée, cf. les exemples de AI Dungeon). 

Piotr Mirowski improvise avec une intelligence artificielle sur la scène du Tristan Bates Theatre à Londres, le 31 mars 2017.

Tout dépend de ce que l’on considère comme “IA”, mais il existe des algorithmes combinatoires très simples qui sont déjà fréquemment utilisés pour générer des thèmes d’improvisation (par exemple dans l’application des Impronymous ou dans l’appli “Improv prompt”). Le site https://impronivers.itch.io/ géré par Laurent Herbin propose également une application qui utilise une version très simple de scripts scénarisés pour s’entrainer à jouer face à des questionnaires lus par la synthèse vocale de l’ordinateur (l’application “Character Interview”). Il ne s’agit pas à proprement parler d’un système d’Intelligence artificielle, mais c’est une catégorie de logiciel qui peut potentiellement et utilement se voir assistée par un moteur d’IA. 

Enfin, un projet en recherche appliquée dans le champ de l’impro va débuter dans ce domaine : le projet de recherche interdisciplinaire “The answering machine”.

Comme j’ai pu l’illustrer dans cet article, l’IA est avant tout un professeur utile pour prendre conscience des mécanismes de l’impro. Tout comme, quand on est étudiant.e, il est particulièrement éclairant de corriger des copies rédigées par des camarades, pour se rendre compte des bonnes (et mauvaises) pratiques d’écriture ! A l’inverse, certaines équipes se sont intéressées aux principes de l’impro (en particulier le fameux “oui et”) pour coder des moteurs d’intelligence artificielle de conversation: en témoigne le chatbot baptisé “SPOLIN” (private joke pour les geeks impro).

L’Intelligence artificielle peut constituer une partenaire de choix pour servir de “vecteur de percussion” en spectacle ou en atelier (je détaille l’importance de la percussion dans mon tout premier article sur ce blog). Correctement configurée, l’IA peut rester dans le “cercle des attentes” de la scène, tout en apportant des propositions inattendues et assez délectables pour le public et les artistes. L’intelligence artificielle joue en effet un rôle de contrainte formelle “externe” tout à fait adapté à un bon dispositif “d’Ouvroir de dramaturgie potentielle” (ce concept est expliqué dans mon premier article)! Piotr Mirowski, qui improvise sur scène avec un moteur d’IA depuis 2016, en témoigne: “Si je lui dis ‘je t’aime’, il peut me répondre classiquement ‘je t’aime aussi’. Mais il peut me rétorquer ‘ferme la porte en partant’ ou encore ‘il est temps de payer la facture’ ce qui débouche sur des mises en scène totalement différentes et inattendues”.

IA et jeux-vidéos, désormais les premiers ambassadeurs de l’impro? 

Par ailleurs, et plus globalement, les formidables systèmes d’information construits pour simuler et donner vie à des mondes virtuels de jeux vidéo peuvent servir de cadre pour de véritables pièces et séries improvisées, visionables en ligne par des milliers voire des millions d’internautes. Les jeux vidéo apportent des ressources en Intelligence artificielle (personnages non joueurs au comportement autonome, simulation de la météo, événements aléatoires…), mais aussi un contenu artistique considérable (architectures et paysages 3D, effets atmosphériques, effets de lumière, textures, musiques, objets recréés en 3D, etc…) fournissant aux improvisateurices en herbe des moyens techniques inimaginables dans le monde IRL (“In real life”, dans la vie réelle) du spectacle vivant.

Phénomène initialement de niche, plutôt réservé à une toute petite communauté de geeks se retrouvant sur des serveurs “RP” (pour “roleplay”) de jeux en ligne (j’en fis brièvement partie), l’impro assistée par le jeu vidéo a atteint récemment une toute nouvelle popularité avec le confinement et l’explosion du streaming en ligne sous la houlette de la plateforme de vidéo Twitch. Nous sommes en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle communauté de performers, pour l’instant bien distincte de la communauté du théâtre d’improvisation, mais qui pourrait tisser des ponts à l’avenir (d’autant plus qu’un certain nombre d’improvisateurices francophones sont des geeks assumés). Quelques exemples pris sur ces deux dernières années:

  • une série humoristique et improvisée enregistrée début 2020, recréant en réalité virtuelle le début du célèbre jeu vidéo “Half-Life” développé par le studio Valve, plusieurs comédiens streameurs se faisant passer pour… des IA (la boucle est bouclée). Le résultat est je trouve assez plaisant, du fait de la gouaille de l’interprète de Gordon Freeman (qui lui prête sa voix et ses “mains”, vous comprendrez mieux en regardant un peu la vidéo ci-dessous, malheureusement uniquement disponible en anglais). Par contre je pense que l’expérience n’est intéressante que pour les personnes ayant déjà joué à ce jeu vidéo (un classique de la fin des années 1990), beaucoup de références sont nécessaires pour apprécier les blagues :
  • L’organisation par Again! Productions pendant le premier confinement Covid de spectacles “Maestro” en ligne dans l’univers du jeu-vidéo “Animal Crossing” et diffusés sur la chaîne Twitch “Directimpro”. L’expérience était à ma connaissance inédite et plutôt fascinante, même si je l’ai trouvée in fine pas pleinement concluante, les avatars Nintendo me semblant trop limités dans leurs capacités d’expression et la taille de la scène étant contrainte par la nécessité du plan fixe.
  • La même chaîne Twitch et Youtube “Directimpro” a organisé en 2020 et 2021 une série de streams “improvisés” basés sur le jeu-vidéo à ambiance western “Red Dead Redemption” du studio Rockstar, sous le titre “A man and his horse”. L’essentiel se joue entre les comédiens qui interprètent respectivement le cow-boy et son cheval, mais ces derniers sont amenés aussi à réagir à des événements non scriptés et à des interactions avec les personnages gérés par l’intelligence artificielle. Un extrait est visionable ci-dessous :
  • En 2021, l’événement “RPZ” lancé par le “streameur” français Zerator a rassemblé pendant deux semaines plus de 80 influenceurs français autour du jeu-vidéo “GTA 5 online”, toujours du studio Rockstar. Cet événement a permis de construire une vaste série complètement improvisée (4000 heures de streaming vidéo cumulé), et ayant atteint plus de 54 millions de vues sur Twitch, sans compter les replays postés sur d’autres plateformes comme Youtube. La plus grosse audience pour une fiction improvisée francophone en 2021 a donc été atteinte en dehors de la communauté de l’Impro théâtrale !
    Ci-dessous une vidéo compilation prise sur les internets, donnant un aperçu des prestations des différent.e.s streameurs.es :

Enfin, je ne vais pas rentrer dans le débat du caractère plus ou moins flippant ou ridicule de la chose, mais je constate que les milliardaires des entreprises GAFAM se sont récemment mis à investir massivement dans le “métaverse”, ce qui aura tendance à développer les ponts entre la dramaturgie “IRL” et les mondes virtuels. A suivre (ou pas)…


Cet article est en partie repris d’un post Facebook initialement publié dans le groupe “Improvisation France” en 2020


Références pour aller plus loin :

Articles et sites internet :

Applications:

Publié par Raymond Perec

Ouvreurse de littérature potentielle à SHITFORM.COM et à cestquoilagauche.wordpress.com.

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