OUI ET ALORS? Le consentement en Impro (3/4)


Partie 3 : Consentement bah ouais ?

Fig.1 : le consentement, illustration

Il me semble nécessaire de rappeler des choses peut-être assez élémentaires mais primordiales, surtout au regard des problématiques posées par la pratique de l’improvisation théâtrale. 

On ne peut être certain du consentement d’une personne que si cette dernière l’a exprimé de manière claire et libre. Dans le cas contraire, on ne peut que constater notre ignorance, voire présumer l’absence de ce consentement, et en tirer les conséquences nécessaires.

Tout d’abord, qu’est-ce que le consentement ?

Le consentement est une notion très présente dans les débats de société, mais assez rarement définie de manière précise. De ce fait, le terme est potentiellement compris de manière très différente suivant la personne qui l’emploie et le contexte. Posons-donc une définition :

Consentir, c’est s’engager dans une activité lorsque l’on en a véritablement envie soi-même.

Le consentement peut s’exprimer de plusieurs manières, il peut être verbal ou gestuel. Il n’est jamais définitif. Il est pleinement contextuel : il peut être valable seulement à un moment donné, dans un contexte donné, et avec une personne donnée.

Pour illustrer cette définition, voici une vidéo pédagogique prenant l’exemple du partage d’une tasse de thé, que vous avez peut-être déjà eu l’occasion de visionner, et qui est très parlante (sous-titres français disponibles) :

Le consentement doit s’exprimer pour que l’on soit certain de son existence

Le consentement doit être exprimé pour que l’on puisse le constater. A l’inverse, le non-consentement doit être présumé quand la personne n’est pas en situation de pouvoir s’exprimer. 

Le non-consentement peut être parfois explicité (par ex. « non merci, sans façons »), mais peut aussi être repéré par des « signaux faibles » : gestes, expressions faciales, regard, position du corps, attitude globale vis-à-vis de ses partenaires.

L’improvisation théâtrale met en avant les vertus de l’écoute: la pédagogie en impro insiste sur l’utilité d’être à l’écoute de la scène, des personnages, et de ses partenaires. Il faut en effet insister sur l’importance d’écouter ses partenaires de scène, d’humain à humain : est-ce qu’iels laissent transparaître une gêne, des hésitations, ou au contraire est-ce qu’iels dégagent dans leur jeu une forte confiance en soi, jouent leurs rôles à fond, avec une jubilation palpable ?

L’écoute de ses partenaires peut permettre d’identifier, en situation de jeu, si l’on se retrouve en risque de maltraitance. Ce n’est pas une chose forcément aisée à accomplir, surtout quand nous sommes pris dans le feu de l’action. C’est une compétence à acquérir, développer et entretenir pour garantir le bon déroulement de nos spectacles. Les formateurices doivent y être attentif.ve.s et cultiver cette compétence sociale au fil des ateliers.

Il faut retenir en tout cas que le consentement doit être « énoncé », c’est à dire manifesté ou exprimé de sorte à ce que le doute soit pleinement écarté. Dans le cas contraire, il faut interagir avec attention et précaution, afin de détecter des signaux faibles de malaise ou de non-consentement.

Déjà, vous vous dites que ce n’est pas évident. Mais la situation peut être encore plus complexe ! En effet, une personne peut exprimer son accord sans pour autant être consentante…

Le consentement ne peut s’exprimer correctement dans un contexte de pression

Il est indispensable de tenir compte du contexte dans lequel une personne est mise en situation d’exprimer son consentement. Dans bien des cas, une personne peut se sentir obligée de dire oui sous la pression du groupe à laquelle elle appartient, par crainte de la désapprobation, de l’incompréhension, par envie de reconnaissance ou tout simplement et plus positivement par son envie de préserver l’harmonie du groupe. Cette pression n’a pas besoin d’être explicite ou délibérée pour s’exercer néanmoins sur les individus.

C’est un mécanisme très humain et d’ailleurs tout à fait bénéfique au bon fonctionnement des communautés : nous faisons constamment des compromis entre nos désirs individuels et les besoins identifiés du groupe. En improvisation, nous nous retrouvons de temps à autre à devoir jouer des scènes sur des thèmes qui ne nous inspirent pas plus que ça, sur des catégories que nous n’aimons pas particulièrement, selon un décorum qui peut nous ennuyer voire nous agacer, avec des partenaires de jeu avec qui nous avons plus ou moins d’affinités. Pour autant, cela fait partie du « contrat », nous nous acquittons en spectacle de notre devoir de comédien.ne.s, en sachant très bien que globalement, on gagne largement au change : le plaisir retiré du spectacle est largement supérieur à la somme des petites gènes ou irritations auxquelles on « consent » pendant notre performance. Nous retrouvons ici les origines même du terme « consentir » : il y a derrière ce verbe une notion de tolérance à une demande sociale qui nous est adressée. Le verbe consentir vient du latin con-sentire, littéralement « ressentir ensemble », ce qui pourrait constituer une bonne définition de l’improvisation théâtrale. Cette attention aux besoins du groupe est bien sûr à encourager dans le cadre de la pratique de l’impro.

Des fois, pourtant, on peut se retrouver à « valider » une situation qui nous procure un véritable inconfort, voire nous choque, et dont les conséquences néfastes dépassent le plaisir que le spectacle ou la séance d’atelier ont pu nous procurer. Et cela se traduit malgré tout, sur le moment, par une approbation explicite ou une acceptation tacite. Ce comportement d’acceptation — ou plutôt de soumission — s’explique par la pression du groupe. Il n’est pas nécessaire que nos pairs soient particulièrement exigeants, la pression peut juste provenir de l’existence même du groupe, qui fait anticiper des réactions possibles : les personnes peu à l’aise peuvent en effet avoir peur du rejet ou des moqueries : « oh ce qu’elle est coincée celle-là »/ « détends-toi, c’était juste pour de rire »/ « si tu fais de l’impro, il faut s’attendre à être surpris.e », etc… Et ce, même si leur entourage est en réalité plutôt enclin à adopter une attitude bienveillante et compréhensive à l’égard de la sensibilité de chacun.e. En impro, on apprend à se mettre au service de la dynamique collective, ce qui peut pousser les gens à accepter des situations qui les perturbent personnellement, pour se mettre au service du spectacle ou de l’intention que l’on prête à son ou sa partenaire ou encore au public. 

Or, l’acceptation obtenue sous une contrainte, réelle comme fantasmée, n’est pas du consentement

Fig.2 : le consentement assisté par revolver (in “Le bon, la brute et le truand”).

Le consentement ne peut donc être exprimé et repérable que dans des conditions très particulières, celles dans lesquelles le groupe permet aux individus de s’exprimer et d’agir sans aucune pression, ce qui est très rare.

L’insaisissable consentement

Dans ce cas, comment déterminer où s’arrête le compromis rationnellement accepté et où commence la situation de maltraitance ? Je pense qu’on ne peut pas le faire. C’est tout bonnement impossible à définir a priori et de façon standardisée. On ne peut tracer cette frontière qu’a posteriori, à partir des effets qui sont constatés chez chacune des personnes concernées. Pour schématiser, et comme développé dans le précédent article :

  • les compromis consentis sur scène ou en atelier ont tendance à être vite oubliés ; ils sont facilement gérés par notre facette « comédien.ne » ;
  • les situations de maltraitance ont en revanche tendance à rester en mémoire, pouvant aller jusqu’à constituer une obsession, voire un potentiel traumatisme ; ils affectent notre facette « personne ».

Le franchissement de cette frontière entre consentement et soumission contrainte ne se constate véritablement qu’a posteriori et avec un peu de recul. On ne peut donc traiter le problème sur le moment que de façon imparfaite. Et sachant que ces situations de soumission ne sont pas toujours conscientisées par les personnes en étant victimes, et peuvent parfois se révéler porteuses de traumatismes et de blocages, il est tout aussi hasardeux de prétendre les résoudre a posteriori de manière satisfaisante. Le mal sera fait.


Conclusion

Il faut donc prévenir de notre mieux la survenance de ce genre de situations. Comment ? Cela fera l’objet du prochain et dernier article, qui me tient particulièrement à cœur parce qu’il rassemble des outils et méthodes très concrets pour améliorer la façon dont nous pratiquons cet art vivant et collectif.

Ce que l’on peut d’ores et déjà retenir, c’est que la notion de consentement est ambivalente : elle a le mérite d’aider à se poser de bonnes questions, à davantage prendre en compte le ressenti des pratiquant.e.s de l’impro et à prévenir les risques de maltraitance. Mais elle se révèle aussi peu opérante en pratique : souvent le consentement n’est pas exprimé. Pire, une acceptation exprimée sous contrainte peut faire illusion, et dédouaner le groupe d’un véritable travail sur la prise en compte des limites et des désirs de chacun.e.

C’est ce nécessaire travail que je vais m’efforcer de décrire et baliser dans le prochain et dernier article de cette série.


Références pour aller plus loin :

Publié par Raymond Perec

Ouvreurse de littérature potentielle à SHITFORM.COM et à cestquoilagauche.wordpress.com.

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