Salomé Attias (Rotterdam), Clément Delord et Brendan Guillouet (Toulouse) ont travaillé ensemble sur la façon dont le théâtre improvisé peut traiter les enjeux de l’effondrement écologique et sociétal. Iels ont notamment organisé des stages sur la question.
Berger Impro les a interviewés pour revenir sur leur démarche, leurs questionnements, leurs découvertes et leurs espoirs !

BI : Quel est votre rapport avec la question écologique ? Vous définiriez vous comme éco-anxieux·se·s, éco-conscient·e·s, éco-militant·e·s ?
Salomé : Je n’ai jamais vraiment réfléchi à la manière dont je m’identifiais. Peut-être que la seule étiquette qui m’est apparue comme juste pendant longtemps c’était « éco-féministe », car ces deux luttes ont été mes points d’entrée dans le militantisme.
Je pense qu’il y a quelques années, j’aurais pu me dire activiste au sein du mouvement climat. Maintenant, je suis bien moins engagée dans l’action directe. Je pense que je me décrirais surtout via les émotions qui me traversent : concernée, effrayée, enragée…
Clément : J’ai fait des études scientifiques, et c’est ce canal qui m’a le plus sensibilisé aux questions écologiques et m’a amené à me politiser sur le tard. Proche de la nature étant petit, je suis devenu éco-anxieux, dans le sens où je suis triste de voir tout cela disparaître, et aussi effrayé par les dangers à venir. Pour vaincre un peu cette déprime et l’immobilisme qui l’accompagne, et grâce à des rencontres, je me suis joint ces cinq dernières années à différentes manifestations, rassemblements ou actions, ce qui fait probablement de moi un militant et évidemment un « écoterroriste » (nous le sommes tous·tes). Mais je ne suis pas directement affilié à des organisations militantes ou partisanes.
Et puis l’enjeu écologique est rapidement devenu pour moi subordonné à d’autres sujets de luttes (antiimpérialistes, anticapitalistes, anticoloniaux…), donc je ne me définis plus aujourd’hui comme « éco-something ».
Brendan : Oui le préfixe « éco-quelque-chose » me cringe aussi beaucoup ! Je me considère avant tout comme anticapitaliste, antifasciste, antiguerre, anticolonial etc. car cela permet de nommer clairement ce qui amène à l’exploitation et à l’anéantissement de son prochain et de la nature.
Aborder les questions écologiques sans nommer leurs tenants politiques et idéologiques ne fait pas de sens pour moi.
BI : Comment avez-vous décidé de travailler cela en impro ? En partant du constat d’un décalage entre la place prise par ces enjeux dans votre vie et la place (non) prise sur scène en impro ? Par le fait que vous vouliez traiter ce sujet en impro mais vous sentiez insuffisamment outillé·e·s ? Pour d’autres raisons (n’excluant pas les premières) ?
Salomé : De mon côté, ça s’est fait en partant du militantisme. Quand j’étais active au sein d’XR (Extinction Rebellion), un des outils d’action principaux c’était les actions de type « happening », assez théâtralisées, au confluent entre l’action directe et la performance artistique. Je me suis demandée comment « mettre en scène » ces happenings tout en préparant les participant·e·s à l’imprévu. J’ai réfléchi aux outils scéniques, corporels et vocaux qu’il serait utile de développer pour démultiplier l’impact de l’action, et j’ai alors commencé à organiser des ateliers d’impro pour militant·e·s.
En parallèle, je réfléchissais pas mal à comment faire émerger de l’humour, de la joie dans le cadre de manifestations ou d’actions (notamment en long blocus d’un mois d’une des autoroutes principales des pays-bas).
Peu à peu, le format de l’atelier s’est hybridé pour se diriger de plus en plus vers des improvisat·eur·rice·s /performers qui souhaiteraient mettre à profit ce background là dans l’organisation d’actions de désobéissance civile. Puis je me suis intéressée à la méthodologie du « Travail qui relie » de l’éco-philosophe Joana Macy, un corpus d’exercices et de textes qui vise à reconnecter les individus à leur rapport intime au vivant, et aux émotions qui les traversent en temps d’effondrement. Beaucoup de ces exercices sont très « théâtraux » dans leur nature (jeu de rôle, mouvement, improvisation) et la transposition à l’impro me paraissait évidente.
Bref, en 2024, j’ai donné un stage au festival féministe d’impro Wonder Festival, qui mêlait à la fois la dimension « comment est-ce qu’on parle d’écologie » (entendu au sens de la protection du vivant, des crises, des modes vie…) et une dimension « laboratoire » pour nourrir des actions de désobéissance civile. Il y avait parmi les participant·e·s un grand avec des cheveux longs et des yeux joyeux et un autre en jogging qui tirait la gueule pendant la plupart du stage. The rest is history…
Clément: Oui, on a rencontré Salomé pendant ce stage !…
De notre côté on avait en effet envie de visibiliser ces causes qui font partie intégrante de nos vies.
A la base nous envisagions de créer un spectacle. Nous avons alors rencontré plusieurs obstacles tels que le manque de spontanéité et de légitimité à porter de tels sujets en impro, et c’est de là qu’est venue l’envie de nous outiller.
Salomé avait déjà bien travaillé sur ce sujet. Le projet a rapidement et naturellement dépassé la question écologique, pour investir d’autres enjeux de lutte sociale, intersectionnelles… Même si le cœur de l’approche est resté l’enjeu écologique.
On était inspirés par le travail qui avait déjà été effectué par la communauté impro sur l’inclusion et sur comment on peut contribuer à visibiliser certains enjeux sans être des personnes directement concernées (le travail de Sébastien Chambres notamment).
Brendan : Je dirais que le point de départ a été le premier point que tu évoques Samuel. On était tous·tes les trois militant·e·s et pourtant les causes qui nous tenaient à cœur n’étaient pas vraiment présentes dans nos spectacles. On a voulu remédier à cela !
BI : Pouvez-vous revenir sur les obstacles rencontrés à l’occasion de vos projets de spectacles et les solutions que vous avez trouvées (ou pas) ?
Salomé : Le défi principal que je vois par exemple dans la représentation d’utopies – que ce soit sur scène, dans des films, en littérature – c’est la propension à représenter un futur « inexorablement désirable ». C’est-à-dire où les tensions, les ambiguïtés, les failles, les renoncements n’existent plus. Pour moi, on perd alors les nœuds de tension fictionnelle et on se retrouve dans le territoire du dogmatisme, ou du didactique.

Brendan : On a tenté, avec Clément, de créer des spectacles qui pourraient nous permettre d’aborder spécifiquement ces sujets, et en vrai on s’y est cassé un peu les dents. Non seulement on n’arrivait pas à rester spontanés, mais en plus on se disait après coup que nos scènes n’étaient pas assez précises ou justes sur des aspects scientifiques ou factuels.
Une conclusion, certes un peu facile, serait de dire que l’impro « à propos » est une fausse bonne idée : si on sait exactement de quoi on veut parler, autant écrire le spectacle en fait !.. En tout cas, de notre côté, nous n’avons pas trouvé, pour le moment, de réponse satisfaisante à ces difficultés.
Salomé : Je pense que ce qui nous fait nous tenir à distance de l’impro « à propos » c’est sa dimension didactique. Cette approche peut avoir son utilité dans certains espaces, comme outil de médiation – mais elle ne m’intéresse pas tant comme objet artistique – ni à voir, ni à jouer.
En plus, elle requiert un autre type de travail : de la recherche documentaire, de la digestion, de la vulgarisation… Pour cela l’impro peut être à la fois un medium très approprié (par le dialogue initié avec le public, par la spontanéité des situations jouées) et… vraiment inadapté !
Pour moi, cela pêche très souvent au niveau des dialogues ou des personnages, qui, n’étant pas passés par le filtre critique de l’écriture, diluent le propos ou au contraire le rendent très stéréotypé.
Je ne peux pas affirmer définitivement que l’impro « à propos » fonctionne ou ne fonctionne pas. Je dirais qu’il y a certains contextes dans lesquels elle peut être opérante.
Brendan : En parallèle de nos essais, on a joué des spectacles de type cabaret dans des lieux très engagés. Les sujets militants y étaient naturellement abordés et les retours étaient souvent très bons. Ces spectacles pouvaient provoquer des échanges super intéressants. On a aussi joué des spectacles de type cabaret dans des lieux « classiques » (cafés théâtre notamment), où on s’est autorisés, parce que la scène allait vers là et parce que cela faisait ressurgir nos idées, à aller sur des thématiques militantes. Des personnes du public sont venues nous remercier d’avoir abordé ces sujets sur scène !…
On a surtout pris conscience que tant que l’on parlait de notre rapport à nous, personnel et situé, à ces sujets là, tant qu’on ne cherchait pas à convaincre, à être parfaitement juste, on pouvait parfaitement les aborder. Et que cela restait fun et spontané ! Après tout on fait de l’impro et c’est un point qu’on ne veut pas perdre de vue.
On s’est alors davantage posé la question de comment assumer cette part militante, ancrée en nous, dans nos spectacles d’impro classiques, et dépasser les blocages de type syndrome de l’imposteur sur tout ça.

BI : Vous avez eu l’occasion d’échanger avec quelques camarades improvisateur·rice·s sur ce sujet. Quel constat en tirez-vous ? Vous avez retrouvé chez d’autres des questions que vous vous posiez ? Découvert d’autres problématiques ou pratiques ?
Clément : Je dirais que beaucoup se sentent concerné·e·x·s par la question et l’obstacle qui revient souvent est celui de la légitimité et de la peur de dire des contre-vérités scientifiques sur le sujet.
Il y a également une peur de perte de liberté ou de trop grande cérébralisation lors de l’improvisation, ce que nous avons également ressenti lorsque nous essayions de faire de l’impro « à propos » (c’est à dire quand on s’engageait préalablement auprès du public à aborder certains thèmes).
Sur les quelques réponses que nous avons collectées via un questionnaire, nous n’avons pas découvert de pratique purement improvisée, on nous a plutôt renvoyé vers des formats écrits ou semi-écrits.
BI : Oui, les compagnies d’impro semblent fréquemment se tourner vers l’écrit pour traiter le thème de l’écologie et de l’effondrement. Par exemple, la compagnie d’improvisation parisienne Les Eux a créé un spectacle sur l’effondrement et l’éco-anxiété (Une année de réchauffement), mais a choisi la forme théâtrale classique pour cela (une pièce écrite et mise en scène au plateau). Vincent Leconte, qui est comédien improvisateur, a créé le spectacle No(s) Futurs sous forme écrite, à partir de 72 entretiens menés avec des personnes de 20 à 35 ans sur leur rapport intime à l’écologie. Le thème est aussi régulièrement abordé via le théâtre-forum, qui est une forme de spectacle semi-écrite.
Brendan : Je pense aussi qu’une partie des improvisat·eur·rice·s s’en fichent un peu. Comme dans la société, il y a un décalage grandissant entre d’un côté la fascisation qui avance a vitesse grand V et de l’autre la réaction/mobilisation face à ça.
Pour celleux qui se sentent concerné·e·s par ces luttes, il y a une grande peur de dire des bêtises, d’être inexact·e·s, de blesser. Cette vigilance est bien sûr hyper importante. Je pense qu’elle est apparue après de trop nombreuses années passées à ne pas se poser de questions. Maintenant, je pense aussi qu’elle ne doit pas servir d’excuse pour ne pas aller se frotter à ces sujets là.
Si on joue une impro où on parle du fait que Thalès vent des armes, le sujet est peut-être complexe. Mais a la fin, Thalès vent des armes ! Point. Pas besoin de connaître les chiffres exacts, tout ça tout ça, pour le mentionner sur scène. Si vous en faites le sujet central de l’impro, cela peut devenir plus technique. Mais si vous jouez le rôle d’un·e ingénieur·e de Thalès qui se questionne sur la place de l’éthique dans son boulot, d’un·e militant·e qui confronte des problèmes avec ses proches qui le·la trouvent trop radical·e, ce sont des situations relationnelles qu’on peut très bien aborder en impro. On sait tous·tes le faire !
Salomé : J’ai l’impression qu’il y a de grandes hésitations au sein de la communauté impro quant à l’angle par lequel aborder une question politique. Justement peut-être car on se dit : les trucs politiques, c’est pour l’impro à propos, et l’impro à propos ça s’étudie, ça se prépare bien en amont.
Je pense qu’un des grands travaux de sape du discours écologique menés par les grandes forces capitalistes et extractivistes, ça a été de mettre les gens à distance. D’abord du vivant puis de la lutte écologique. L’écologie, c’est les pandas, les ours polaires, les villages asséchés du sud global, les « générations futures »… etc etc. Cette mise à distance est vraiment encore très forte, et fait que la plupart des gens ne voient pas à quel point ils·elles vivent au quotidien les impacts de la crise.
Le mouvement écologiste s’est beaucoup construit dans les années 2000 et 2010 autour de la « parole scientifique ». Un des principaux enjeux était la simple reconnaissance de l’existence d’un dérèglement climatique causé par les activités humaines. Du coup, le sujet a été porté par les experts scientifiques ou techniques. Dans ce contexte, on se sent vite illégitime à articuler un discours sur la question.
Les pens·eur·euse·s de l’effondrement et du vivant et puis toute la littérature qui s’empare du sujet ces dernières années a permis doucement de faire déborder la question écologique hors du champ purement technique, mais c’est encore très lent. Il faut arriver à réduire cette distance, réinvestir l’intime et le politique.
BI : Vous avez fait une résidence qui vous a permis de construire un atelier consacré au traitement improvisé de la question écologique et du thème de l’effondrement. Avec le recul, vos questions ou blocages initiaux ont ils pu être levés ? Quel a été l’avant /après dans votre pratique de l’impro et dans votre capacité à embrasser ces thèmes ?
Clément : Ces temps de résidence nous on fait développer la voie d’une impro qui ne s’affiche pas « à propos » mais qui fait apparaître ces thèmes depuis là où se situe le·la·x comédien·ne·x.
On cherche à jouer dans la sphère intime des personnages, en leur donnant un positionnement par rapport à ces questions, en utilisant les enjeux des crises comme des sources d’enjeux relationnels, et aussi dans la projection d’univers dans lesquels là aussi on cherche à jouer avant tous des personnages, des scènes relationnelles ou des scènes malicieuses plutôt que didactiques.
Nous sommes encore au début de l’expérimentation de ce travail auprès d’autres improvisat·eur·rice·x·s mais c’est déjà super intéressant de voir comment chacun·e·x s’empare de ces sujets.
Je dirais que la barrière qui semble la plus érodée par ce travail est le manque de légitimité. Dès lors que l’on ramène le jeu à l’endroit d’où l’on parle et à la spécificité de nos personnages, on évite la généralisation stérile.
Ce qui n’empêche pas qu’il faut continuer de se renseigner par ailleurs pour affûter la pertinence de nos propos sur scène !
Mais à titre personnel je n’attends plus d’être un expert absolu avant de mettre ces sujets sur la table.

Brendan : Je plussoie !
Salomé : Moi aussi !
Une question qui sous-tendait notre travail était celle de savoir comment infuser des thèmes politiques/écologiques dans des improvisations, en gardant le focus sur ce qui fait une bonne scène improvisée : les personnages, les relations et des mondes qui présentent des spécificités, des enjeux et des règles cohérentes, portés par des improvisat·eur·rice·s qui tiennent leurs idées.
Selon nous, si ces qualités-là sous-tendent une scène, le message politique peut alors venir infiltrer, informer la fiction… ce qui nous semble plus intéressant à voir sur scène qu’un message politique « orné » de fiction.
Dans les stages que nous avons mené, les retours des participant·e·s après un exercice étaient plus souvent de l’ordre de : « ah ouais, ça marche bien ! » ou « J’aurais envie de continuer à regarder cette scène! » plutôt que : « le message était hyper clair ».
Je ne saurais dire exactement quels blocages ont pu être levés car le travail est encore long, mais quelques questions subsistent :
- Est-il possible et utile de créer une « boite à outils » facilement appropriable par toustes, et à quelle échelle est-elle la plus pertinente : un atelier avec des improvisat·eur·rice·s qui participent à titre individuel ? Des troupes ? Le programme de formation d’une école?
- Comment représenter les visions du monde « opposées » aux nôtres? La satire, l’ironie, la parodie sont-elles des outils probants? Ou au contraire, faut-il jouer nos « opposants » politiques avec une empathie égale à celle que nous avons pour nos autres personnages ?
- Comment peut-on créer des mondes (dystopiques, utopiques ou quelque part entre les deux…) qui apparaissent cohérents, alors que nous les inventons sur scène en direct ? Car nous ne pouvons pas, à la manière d’Alain Damasio ou des aut·eur·rice·s de Black Mirror, passer des heures, des mois voire des années à consolider et développer toutes les règles de nos mondes et futurs imaginaires.
Nous on essaye vraiment de dire aux participants à nos stages : parlez de vous, de votre vécu, de ce qui vous traverse, vous effraye, vous enrage ou vous donne espoir.
Ces dernières années on a plutôt bien réussi à traiter les luttes féministes parce qu’elles nous apparaissent plus naturellement « intimes », parce qu’elles touchent à notre identité, à nos opportunités, à notre relation à nos corps…
On prend juste du temps ensemble pour prendre conscience que c’est exactement la même chose avec la lutte écologiste.
BI : Quel rôle peut jouer le spectacle vivant et l’impro en particulier pour traverser cette période de l’histoire de l’humanité qui s’avère et s’annonce difficile ?
Salomé : Je pense que l’impro, en requérant une « suspension consentie de l’incrédulité » de la part du public, a un pouvoir de fictionnalisation très fort, peut-être parfois plus qu’un film ou une pièce de théâtre conventionnelle.
Par là, je veux dire que la convention du plateau vide, où des mondes s’inventent uniquement par l’imagination collective, permet de contourner un des écueils principaux de la science-fiction dans le spectacle vivant : les limites d’un budget de production, les impossibilités matérielles ou les confins de l’imagination humaine. On peut se permettre davantage de choses.
A un niveau un peu plus ‘meta’, c’est-à-dire concernant l’impro comme pratique plutôt que comme œuvre, je pense que ce que nous faisons, en groupe, sur scène ou dans une salle de répèt, s’oppose profondément aux valeurs mortifères du capitalisme :
- l’impro, ça ne produit rien qui puisse s’accumuler, ça disparaît aussitôt que la scène ou la pièce se termine. Un spectacle d’impro n’a jamais été vu auparavant, et ne sera jamais vu à nouveau. L’aspect éphémère de notre pratique, le fait de ne laisser aucune trace, pour moi c’est aussi écologique ;
- l’impro est frugale, elle s’invente souvent sur un plateau vide – avec parfois le luxe de quelques chaises. Elle peut se jouer peu ou prou partout ce qui la rend accessible et moins dépendante d’institutions ou de mécènes ;
- en créant de l’interaction entre comédien·ne·s et membres du public, l’impro subvertit le mode passif de consommation imposé par l’industrie du divertissement. Le public n’est pas mis face à un « contenu » produit loin de lui, des mois – voire des années auparavant. C’est du spectacle pleinement vivant, qui installe une dynamique, qui se crée en pleine interaction ;
- l’impro est une pratique fondamentalement collective. Même un solo se fait en dialogue avec un public. Les principes et techniques qui nous permettent d’improviser tous·tes ensemble, de mettre nos cerveaux en commun, sont aussi celles qui porteraient un monde qu’on juge plus désirable : collaboration, empathie, soin, présence, intuitivité…
- Même si l’impro n’est pas forcément comique, il est rare que le rire n’émerge pas – en jeu ou en tant que spectat·eur·rice. On ne serait pas les premiers à dire que le rire est un acte de résistance (Je préciserais quand même: quand il n’est pas qu’un rire de distraction). Je trouve que l’acte de dédier du temps d’activité humaine au jeu et au rire représente une décision assez radicale face aux constantes injonctions à la productivité que nous subissons. Pour citer de plus éloquent·e·s que moi :
George Orwell : « Every joke is a tiny revolution » (Chaque blague est une petite révolution)
Bell hooks : “We cannot have a meaningful revolution without humor. Every time we see the left or any group trying to move forward politically in a radical way, when they’re humorless, they fail. Humor is essential to the integrative balance that we need to deal with diversity and difference and the building of community.” (Il ne peut y avoir de véritable révolution sans humour. Chaque fois que la gauche — ou tout autre groupe — tente d’avancer politiquement de manière radicale sans faire preuve d’humour, c’est voué à l’échec. L’humour est essentiel pour créer un équilibre intégrateur, dont nous avons tant besoin pour gérer la diversité et la différence, et pour bâtir une communauté).
Clément : Tout est politique, du moins je le crois. Et l’impro comme les autres disciplines artistiques est un endroit qui permet de questionner nos sociétés.
Je pense qu’il est important d’investir cet espace pour amener à la discussion et à la prise de recul autour des crises que nous traversons. Et cela peut prendre différentes formes : valoriser dans nos scènes des modes de vie alternatifs et trop souvent dénigrés, discuter la moralité de certaines décisions (individuelles, politiques…) et visibiliser, à travers nos personnages, comment ces sujets peuvent nous toucher dans l’intime, pour que des spectateur·rice·x·s puissent s’identifier dans leur parcours de vie.
L’impro a ce super pouvoir de la spontanéité qui est source de sincérité et d’humour, de très bons vecteurs à mon sens pour aborder des sujets sensibles sans être didactique et moralisat·eur·rice·x, pour prendre du recul aussi. Derrière il est fort à parier qu’un spectacle ne convaincra personne ni ne sauvera personne de l’impact de ces crises, mais peut être qu’il sera une brique parmi d’autres pour faire basculer nos sociétés vers du mieux. Oui, rien que ça ^^.
Brendan : Oui, amener ces sujets dans des spectacles avant tout humoristiques, où on aura bien rigolé mais on aura parlé un peu de ça, c’est important pour nous. Ça fait du sens, ça permet de rappeler que c’est bien là, que ça fait partie de nos vies. Et ça permet de l’aborder sous un angle qui ne soit pas trop angoissant ou didactique.
En milieu militant, ça vient apporter de la joie et du rire. Pour être plus concret, nous avons joué dans un festival ou les tables rondes parlaient du génocide à Gaza, de colonialisme chimique, de cancers liés aux pesticides, etc. Beaucoup de personnes, participant·e·s mais aussi intervenant·e·s, nous ont confié que le spectacle d’impro leur avait permis une respiration bienvenue. Ça a aussi été le cas lors de représentations données dans des rassemblement de lutte, ou la répression pouvait être forte et génératrice d’anxiété. C’est une chose très précieuse de pouvoir amener de la joie au cœur des luttes.
Enfin pour les participant·e·s à des ateliers, on ouvre un lieu d’expression autour de ces sujets là. La plupart du temps on recherche le lâcher prise en impro. Avec cela s’expriment toutes nos pensées intuitives, et donc tous nos biais, sexistes, racistes etc. Si l’espace de l’atelier a été bien pensé, c’est un endroit ou on pourra prendre du recul sur ce que l’on déploie par réflexe sur scène, nous confronter aux idées des autres, articuler et assumer nos propres idées pour proposer autre chose sur scène. Ce n’est pas rien non plus !..

Pour aller plus loin :
Ouvrages :
Compagnies, collectifs et festivals :
- Home | SPARK Rotterdam (Salomé)
- Accueil • Compagnie Synapse (Brendan et Clément)
- Wonder Impro Festival (Paris)
- Extinction Rebellion France
- Les Soulèvements de la Terre
Spectacles :
- UNE ANNÉE DE RÉCHAUFFEMENT – EUX IMPRO
- No(s) futurs – Théâtre de Nesle
- Spectacle – Futurs Désirables | Lambda Impro
- Théâtre forum sur l’écologie – PEROLINE DREVON
- Il était une fois demain, le spectacle interactif